Jacqueline Sauvage : symbole des femmes victimes de violences conjugales? Pour débuter 2017 : si on en parlait


« Ceux que la vie a éreinté, ceux qui ont été oubliés, ceux qui sont avant tout elles, les femmes, et puis tant d’autres, broyés dans l’indifférence, ou plaints par les charitables, sans qu’ils s’en émeuvent d’avantage lorsqu’ils tournent au coin de la rue : nous ne vous oublieront jamais. Vous n’êtes pas des anonymes, votre nom est identique au nôtre : nous sommes le peuple des Humains« .

Ces mots, trouvés sur un blog ne m’appartiennent pas. Sans auteur, ils sont anonymes. Universels, ils nous rappellent l’origine de nos drames. De ceux qui se nouent sans être vus, bien à l’écart pour ne pas déranger, ne se dévoilant qu’à leur acmé.

C’est ce paroxysme qui hante la cour d’assises, lorsqu’à force d’indicible, l’abominable prend le pas sur l’humain. Ce sont pourtant des histoires humaines dans toute leur singularité qui sont jugées dans les prétoires.

Un tsunami médiatique tel que celui occasionné par l’affaire Sauvage induit la tentation d’une réforme législative réactionnelle, entachée d’émotion voire de compassion.

Qu’une décision humaine de grâce ait été prise par le Président de la République est une chose. Ce choix régalien n’appartient qu’à lui mais il a heurté nombre de magistrats. Les médias se sont faits l’écho de ce qu’ils ont considéré comme un empiétement du « politique » sur le « judiciaire ». Des outils comme change. org ont été dénoncés comme moyen de prescription de l’action au sommet de l’état, la pression populaire par pétition étant ainsi confirmée comme moyen d’influence par ses détracteurs.

Que le débat se disperse trop en est une autre.

Quelques voix se sont élevées pour le recentrer  sur les violences conjugales. Parce qu’au final, le sujet est-il vraiment de savoir si la grâce présidentielle, reliquat de la monarchie, n’est plus en phase avec notre époque? Si ce sujet doit se poser, il viendra. La lame de fond des violences faites aux femmes, remise sur le devant de la scène par l’affaire sauvage, justifie que l’on s’y intéresse sans se laisser divertir

 

Affaire Jacqueline Sauvage : si on en parlait un peu

 

La jugement rendu à l’encontre de Jacqueline Sauvage, puis la grâce présidentielle qui a suivi sont liés à un contexte particulier. Et c’est justement le contexte, l’histoire de vie qui comptent ici. Ne pas faire de généralités à partir d’un cas particulier est essentiel. Les affaires ultra-médiatisées, ont cette particularité de créer une néo-réalité dans laquelle nous entrons d’autant plus facilement que nous nous reconnaissons bien dans ceux qui, parfois, détournent les yeux.

Jacqueline Sauvage a vécu 47 ans dans le Loiret avec son époux, Norbert Marot, décrit comme un alcoolique violent. Les filles de la fratrie décrivent un père incestueux. L’unique fils du couple a mis fin à ses jours le 9 Septembre 2012. Le 10 Septembre, Jacqueline Sauvage tuait son époux au décours d’une énième dispute (épisode de violences). La reconstitution des faits n’a permis d’établir  ni la préméditation du passage à l’acte, ni la légitime défense choisie comme ligne de défense des avocates de Jacqueline Sauvage. Cette dernière a finalement été condamnée à dix années de réclusion criminelle. Plusieurs collectifs féministes se sont approprié l’affaire, érigeant la défenderesse au rang de symbole des femmes victimes de violences conjugales. A partir de là, il fallait que la condamnation tombe comme une ultime réparation aux violences et affronts subis par tant d’autres dans le silence et l’indifférence. Chaque cause a besoin de héros à glorifier, c’est ainsi que « l’affaire sauvage » fut mise sur un piédestal.

Cette affaire touche, comme d’autres, les limites de l’émotionnel et de l’opinion face à la loi. La juste proportion de la réaction, la responsabilité, la position victimaire et la nécessité pour tout un chacun de quitter une situation à risque avant qu’un drame se produise ne peut pas être évoquée à sens unique.

  1. Les auteurs de violence (sexuelle, conjugale) se l’entendent répéter : ils doivent reconnaître leur responsabilité dans l’engrenage qui mène à la violence et ne pas se poser systématiquement en victime. Les passages à l’acte dits « en réaction » sont systématiquement évalués à l’aulne de la « juste proportion » et les intéressés sont invités à revoir leur copie en apprenant à agir de manière différente. Particulièrement, ils sont invités à travailler sur la manière de se retirer d’une situation qui les dépasse émotionnellement. Comment ne pas en demander autant à celui, ou à celle, qui en arrive à tuer son compagnon (ou sa compagne) pour s’extirper d’une situation de violences (quand bien même elles seraient subies à répétition)? Peut-être en considérant les mécanismes d’emprise et leur incidence sur la relation de couple et les interactions avec l’environnement. Pour autant, si le lien d’emprise, lorsqu’il est établi est nécessaire à la compréhension d’une situation, il ne justifie pas tout.

La légitime défense est une exception juridique qui interrompt l’action pénale lorsqu’un prévenu a fait cesser une atteinte injustifiée contre lui-même ou autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte.Inscrire une légitime défense systématique pour les femmes (hommes) vivant une relation marquée par des violences conjugales reviendrait à introduire un traitement différencié d’une catégorie de citoyen (nes) au motif de ces dernières voire d’un lien d’emprise en rapport.

Lorsque Luc Frémiot, avocat général près la cour d’appel de Douai s’exprime à ce sujet sur France inter, il estime que ce n’est pas « le droit qui doit évoluer mais les consciences ». Lui qui a obtenu la légitime défense et l’acquittement d’Alexandra Lange, accusée d’avoir tué son époux violent, plaide pour des jugements rendus au cas par cas, en fonction du contexte. Il estime également qu’une « légitime défense perpétuelle reviendrait, pour ces femmes victimes de violences, à une démission de l’autorité judiciaire », un aveu d’incapacité à protéger les victimes. Une sorte de zone de non droit, dans laquelle tout deviendrait possible. Son propos, favorable à la grâce présidentielle dans le cas particulier de Jacqueline Sauvage, reste opposé à ce qu’un blanc-seing soit donné aux personnes subissant des violences conjugales quitte à ce qu’elles fassent justice elles-mêmes.

L’avocat général met la société civile face à ses responsabilités et l’invite, plutôt que de réagir sporadiquement lorsqu’elle est « réveillée » de sa torpeur par une « affaire » : Alexandra Lange en 2012, Jacqueline Sauvage maintenant à œuvrer dans la continuité. Il propose, plutôt qu’une indignation qui vise à se dédouaner en réclamant un nouvel arsenal législatif que chacun s’implique au quotidien « et participe à ce combat, en étant attentif, en écoutant ce qu’il se passe chez le voisin, en regardant les enfants qui vont à l’école, en voyant ces femmes qui parfois portent des traces d’hématomes, et puis tout le monde ne regarde pas. » sic.

La violence, les mécanismes d’emprise jouant sur l’isolement de la victime, l’idée que personne ne la croira et sur son ressenti permanent de culpabilité, la rendent  transparente aux yeux des autres, miroir inacceptable de ce qu’ils ne « veulent » pas devenir un jour. Son incapacité à demander une aide qu’elle n’estime plus mériter la conduit à s’enferrer dans un système dont elle sortira un peu plus aisément si elle est observée, questionnée et progressivement entourée par ceux (citoyens, membres d’association  ou professionnels) qui n’auront pas fermé les yeux. C’est à ce prix que les personnes en situation de violence peuvent se désengager d’une spirale infernale dont l’issue par la mort d’un des protagonistes est à éviter absolument. C’est ainsi que Luc Frémiot insiste sur la nécessité de mettre le pied dans entrebâillement de la porte pour savoir ce qu’il se passe dans le huis-clos familial, position solidaire bien loin du « chacun pour soi » qui caractérise le fonctionnement global de notre société. Cette manière de faire est loin d’être innée, elle s’apprend que l’on soit professionnel ou non.

A ce sujet, l’avocat général revient sur l’éducation donnée aux filles et aux garçons. Il plaide ainsi pour la mise en place d’un programme psychologique dans les écoles. Pour élargir, la société de demain appartient aux enfants d’aujourd’hui et la responsabilité des parents réside dans la transmission de valeurs. Par leurs paroles et leurs actes, avec ou sans aide extérieure, ils sont en mesure de contribuer à une société moins discriminante, moins violente à l’égard des femmes. Ils s’épargneront  ainsi la tristesse de voir leurs filles soumises à des violences conjugales.

Bref, tout est question d’apprentissage et d’action en continu. Les grands débats sont utiles par leur manière de mettre en exergue les violences conjugales. L’arsenal juridique existe. Il s’agit plus de rétablir un équilibre perdu d’inverser un rapport de force par un « permis de tuer » permanent afin de se donner bonne conscience. Les femmes emblématiques des victimes de violence conjugales sont multiples, elles souffrent ou ont souffert, elles ont protégé leur enfant, ont mis de la distance avec un conjoint violent ou le feront. Un ou deux cas médiatisés n’ont pas force de loi.

Mieux former les professionnels ou bénévoles (médecins, juristes, forces de l’ordre, associations d’aide aux victimes) est nécessaire au bon l’accueil des plaignantes. Encore faut-il que les victimes entrent dans le système de prise en charge, c’est ici que chacun de nous a un rôle à jouer par un regard attentif, lucide et bienveillant, des mots qui réchauffent et ne jugent pas.

 

 

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2 réflexions au sujet de « Jacqueline Sauvage : symbole des femmes victimes de violences conjugales? Pour débuter 2017 : si on en parlait »

  1. Très bon angle d’attaque d’un problème de fond important, qui ne « juge » point la grâce présidentielle, ne défait pas les réflexions des uns et des autres en conflit, mais dénoue les liens sociaux qui ont pu tisser les impasses mortifères.

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