Journalisme engagé : de Zola à Camus


Point commun entre Emile Zola et Albert Camus, le journalisme engagé les a conduits à rédiger des textes emblématiques qui dissèquent avec précision et discernement  les rouages de leur quotidien, et transcendant les époques, de notre société.

Emile Zola et l’emballement médiatique

Lorsque Zola écrit «  j’accuse« , il dénonce des préjugés dont nos sociétés ne démordent pas. Lorsqu’il s’émeut de l’enfièvrement réciproque entre « populace » et journaux, il préfigure les futurs emballements médiatiques et la fièvre du « toujours plus » de cet « enfant roi » empli de narcissisme qu’est l’objet médiatique au sein de nos sociétés occidentales. Enfant roi adoré ou rejeté en fonction du reflet offert à chaque individu. Car lorsqu’on joue de l’émotion, de l’identification voire de la projection, il faut bien s’attendre à devenir le miroir dans lequel les egos s’investissent. Et c’est bien d’ego dont il s’agit lorsqu’on martèle de ne pas faire des bourreaux des héros. Informer de l’arrestation d’un terroriste est nécessaire, faire parler ses victimes lorsqu’elles le souhaitent également. Est-ce cependant utile de démultiplier les articles à son sujet? Voulons-nous à ce point le mettre en avant? C’est bien la question, et c’est pourquoi parler du manifeste censuré d’Albert Camus me semble si intéressant.

Le manifeste d’Albert Camus

La fin de la guerre d’Algérie était commémorée hier pour l’anniversaire des accords d’Evian.

Albert Camus est né en 1913 en Algérie. Il a grandit à Alger, orphelin de père sous le soleil méditerranéen mais marqué par la pauvreté. Licencié de philosophie, il débute comme journaliste (puis co-dirigeant) au journal Alger (soir)-Républicain  en 1938 et milite comme résistant pendant la seconde guerre mondiale. Ses premiers livres, l’Etranger et le mythe de Sisyphe ont été publiés en 1942.

Le manifeste d’Albert Camus a été censuré en 1939 par Alger-Républicain et publié par le journal Le Monde en 2012.

Dans ce manifeste, qui aurait du paraître le 25 Novembre 1939 dans le Soir Républicain, Albert Camus définit les « quatre commandements du journaliste libre » : lucidité, refus, ironie et obstination.

Le journal Le Monde voit dans ce manifeste, une dénonciation de la désinformation qui gangrène la France en 1939. Mais aussi une réflexion sur le journalisme en temps de guerre, et plus largement sur le choix de chacun, plus que celui de la collectivité, de se construire en Homme LIBRE.

A l’inverse de Zola, Camus opte pour un angle individualiste et estime qu’à la manière du colibri, chacun peut contribuer à éteindre les incendies.

« Certes, toute liberté a ses limites. Encore faut-il qu’elles soient librement reconnues. » indique-t-il en préambule. Il s’offusque que son texte publié en métropole soit censuré par le Soir Républicain à Alger, action qu’il évalue comme relevant « d’un état d’inconscience« car n’étant du qu’à  l’humeur ou à la compétence d’un individu.

Il poursuit ainsi:

« Un des bons préceptes d’une philosophie digne de ce nom est de ne jamais se répandre en lamentations inutiles en face d’un état de fait qui n’a pas pu être évité. La question en France n’est plus aujourd’hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un JOURNALISTE peut rester LIBRE. Le problème n’intéresse plus la collectivité, il concerne l’individu. »

C’est ainsi qu’Albert Camus définit « les conditions et les moyens » par lesquels, même en temps de guerre « la liberté peut-être non seulement préservée, mais encore manifestée ».

Les moyens : la lucidité, le refus, l’ironie et l’obstination.

« La lucidité suppose la résistance aux entraînements à la haine et au culte de la fatalité ». « Un journaliste LIBRE en 1939 ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir. »

Le refus : Si un journaliste ne peut pas dire tout ce qu’il pense, il ne doit pas dire ce qu’il ne pense pas ou ce qu’il estime être faux. Pour Camus, un journal libre se mesure autant « à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas ». 

C’est ainsi que l’auteur affirme qu’un journal indépendant donne ses sources, aide le lecteur à les vérifier, à s’informer de manière autonome donc, « répudie le bourrage de crâne » et les invectives. Ajoute des commentaires afin d’éviter une uniformisation de l’information, en bref évite de servir toute forme de  pensée unique voire le mensonge.

Ironie : « On peut poser comme principe qu’un esprit qui a le goût et les moyens d’imposer la contrainte est imperméable à l’ironie.(…) L’ironie demeure une arme sans précédent contre les trop-puissants. Elle complète le refus, car elle permet, non plus de rejeter ce qui est faux, mais de dire souvent ce qui est vrai. Un journaliste libre en 1939, ne se fait pas trop d’illusion sur l’intelligence de ceux qui l’oppriment.  Il est pessimiste en ce qui regarde l’Homme. Une vérité énoncée sur un ton dogmatique est censurée 9 fois sur 10. Une vérité dite plaisamment ne l’est que 5 fois sur 10″.

L’obstination face aux obstacles qui se met au service de l’objectivité et de la tolérance.

« C’est souvent à son corps défendant qu’un esprit libre de ce siècle fait sentir son ironie« , nous dit Camus. « Que trouver de plaisant dans ce monde enflammé? Mais la vertu de l’homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie. Personne ne veut recommencer dans vingt cinq ans la double expérience de 1914 et 1939. Il faut donc essayer une méthode encore toute nouvelle qui serait la justice et la générosité. Mais celles-ci ne s’expriment que dans des coeurs déjà libres et dans les esprits encore clairvoyants. Former ces coeurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c’est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l’homme indépendant. Il faut s’y tenir sans voir plus avant. L’histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits. »

Alors bien sûr, c’était en 1939. D’autres lieux, d’autres temps, un pays en guerre au régime autoritaire…. Encore que, les époques se suivent et se ressemblent parfois tropimage.                                                     Moment de paix (c) cdo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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