Assises du Journalisme : demandons plutôt son avis à Emile Zola


Ah, cette presse! Que de mal on en dit! Il est certain que depuis ne trentaine d’année elle évolue avec une rapidité extrême. Les changements sont complets et formidables. C’est l’information, qui peu à peu, en s’étalant a transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux des reporters et des intervieweurs. Il s’agit d’être renseigné tout de suite.

Est-ce le journal qui a éveillé dans le public cette curiosité croissante? Est-ce le public qui exige du journal cette indiscrétion de plus en plus prompte?

Le fait est qu’ils s’enfièvrent l’un l’autre, que la soif de l’un s’exaspère à mesure que l’autre s’efforce, dans son intérêt, de la contenter. C’est alors que, devant cette exaltation de la vie publique, on se demande s’il y a un bien ou un mal. Beaucoup s’inquiètent – tous les hommes de cinquante ans regrettent l’ancienne presse, plus lente et plus mesurée- et on condamne la presse actuelle.

Mon inquiétude unique devant le journalisme actuel, c’est l’état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation. Aujourd’hui remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait, des centaines de journaux le publient à la fois, le commentent, l’amplifient et souvent, pendant une semaine, il n’est pas question d’autre chose. Ce sont chaque matin de nouveaux détails. Les colonnes s’emplissent. Chaque feuille tâche de pousser au tirage en satisfaisant davantage la curiosité de ses lecteurs. Une secousse continuelle se propage d’un bout à l’autre dans le public.  (…) Quand une affaire est finie, une autre commence. Les journaux ne cessent de vivre dans cette existence de casse-cou. Si les sujets d’émotion manquent, ils en inventent. Jadis, les faits, même les plus graves, parce qu’ils étaient moins répandus et moins commentés, ne donnaient pas à chaque fois ces accès violents de fièvre au pays.

Ce régime de secousses incessantes me paraît mauvais »

Emile zola

Figaro : le 24 Novembre 1888

 

Voici un texte passionnant dans le contexte actuel. Repris dans sa portion congrue dans le dernier opus du journal le point, il avait déjà été lors d’une de ses interventions par Franz-Olivier Giesbert, alors directeur du journal, le 25 Février 2005 lors d’un congrès organisé au Vatican sur le thème  : l’église et les médias. Lors de son allocution, le directeur du point dira également « je ne veux pas dire par là que nous journalistes avons des cervelles de moineaux, bien au contraire. Mais nous n’avons pas ou peu de mémoire. Pour bien exercer notre métier, il vaut mieux ne pas s’en encombrer (…). Nous avons obligation de fraîcheur et de renouvellement. (…). Mais la critique de Zola reste d’actualité. Sur ce point, comme disait l’Ecclésiaste, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. »

Plus qu’une critique, je retiens le questionnement d’Emile Zola sur l’origine « de l’emballement médiatique » et sa réponse à propos d’un enfièvrement réciproque. Celle-ci est plus que jamais d’actualité dans notre société en perpétuelle effervescence. Après les attentas de Charlie Hebdo, la question de la couverture des évènements de grande envergure dans notre pays s’est posée. La question du filtre que peuvent représenter les journalistes et les rédactions lorsque les données arrivent de toute part et parfois de manière contradictoire a été questionnée. Ces questions, parmi d’autres, ont été soulevées au cours des assises du journalisme ce vendredi au CESE lors de l’édition spéciale « les leçons de Charlie » .

Alors bien sûr, la différence entre réseau social et journalisme réside dans la fiabilité de l’information, et donc dans une temporalité différente liée aux vérifications nécessaires à cette dernière.  Les journalistes ne sont pas de simples terminaux de transfert de l’actualité à des récepteurs avides d’être immédiatement renseignés. Ils est souhaitable d’apporter une information, vérifiée, structurée et contextualisée, de manière à la rendre compréhensible. Une des questions est donc celle de la juste distance. La distance avec l’émotion que l’actualité suscite chez le journaliste (par ce qu’elle est, mais aussi par ce qu’elle pourrait lui apporter narcissiquement ou socialement) et va susciter chez l’autre (son récepteur, également usager de réseaux sociaux). Alors oui, nous vivons une révolution (numérique) et nous allons nous y adapter, comme d’autres se sont adaptés avant nous à l’imprimerie, à l’écriture ou au feu. En conclusion, je dirais qu’un journaliste doit avoir un peu de mémoire et ne pas être un simple miroir de l’instant qui passe.

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